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jeudi 10 décembre 2009

Le point de vue de l'Albatros


Jeudi 10 décembre 2009

Position : 34°33'S
52°46'W

Cap : 200°

Vitesse : 4

Garde Robe : GV Foc

Distance au but : 111 petits milles...

Hola !

Je m'appelle George. Je suis un Albatros à Sourcils Noirs. Ma famille est sans doute la plus étendue de toutes les familles d'Albatros, et j'avoue que je serais bien en peine de nommer tous mes cousins, le nombre de ces derniers dépassant les 600 000. Nous sommes aussi la famille la plus voyageuse, et certains de mes cousins volent même au-delà de l'hémisphère Sud, après notre grande réunion de famille annuelle dans les îles sub-antarctiques.

Je m'appelle George, et ce matin, au lever du jour, alors que je croisais non loin du Rio de la Plata, une étrange embarcation a attiré mon attention. Comme je suis un curieux petit oiseau, je suis allé voir de plus près... Enfin, je suis petit, mais costaud : je mesure tout de même 90 cm, et l'envergure de mes ailes est de 2 m 40. Le petit point blanc sur lequel je fondais est vite devenu un voilier, un beau voilier d'une vingtaine de mètres, voiles à peine gonflées par la brise légère, lignes tendues, étrave résolument tournée vers le Sud. Une jeune femme dont le visage ne m'est pas inconnu barre ce beau bateau, le visage baigné de cette lumière si douce que réservent les levers du jour sous ces latitudes. Elle semble heureuse et paisible à l'aube de cette belle journée de printemps. Je n'en mettrai pas mes ailes à couper, mais je crois qu'elle me regarde. Elle semble même fascinée par moi, par mon vol.

Je m'appelle George, et comme tout le monde, j'aime qu'on m'admire. Je me lance dans un ballet matinal pour séduire ma jeune admiratrice. Je ne ferais pas la même chose pour tous ses amis, ou au moins ceux de sa famille, ceux que nous connaissons trop bien, et qui depuis plus d'un demi-siècle, s'acharnent à détruire tout ce qui nous est bon. Oui, oui, vous avez compris, je parle des êtres humains. Eux qui ont pêché excessivement notre nourriture, eux qui dégradent nos cieux, qui mettent en péril l'équilibre même de la vie, et en vertu de quoi ? D'une supériorité hypothétique sans doute ? Mais qu'en restera-t-il de cette supériorité lorsque les réserves seront épuisées ?

Je m'appelle George, et je suis sans doute un des plus beaux oiseaux du monde. La jeune femme m'observe les larmes aux yeux. Elle sait ce que je pense. Elle connait mes problèmes, elle est déjà venue ici. Elle a comme moi la chance de se déplacer à l'aide du vent, et elle respecte cela. Les éléments lui permettent comme moi, chaque année, de découvrir de nouvelles merveilles, ce dont notre planète ne tarit point. En tout cas point si nous nous mettons tous à y faire attention.

Je m'appelle George, et je suis un Albatros. Albatros, c'est une déformation d'Alcatraz, le mot portugais pour Pélican. Alors que mon vol est un des plus beaux reflets de liberté du monde maritime, mon nom d'origine est aussi celui d'une prison trop tristement célèbre. Je passe la majeure partie de ma vie à voler. Je dompte le vent, je plane, grâce au profil excellent de mes ailes. Je vole essentiellement dans l'hémisphère Sud, et chaque année je vais me reproduire dans les îles sub-antarctiques, où je trouve ma nourriture en abondance. Car depuis quelque temps, ma subsistance ailleurs est compromise, et pourtant, je suis un excellent pêcheur !

Je m'appelle George, et j'aimerais que la jeune femme aperçue ce matin lance un message pour moi. Un message aux hommes. Un message simple : respectez votre planète, notre planète. Je m'appelle George, et j'aimerais que les générations futures aient le privilège de découvrir telles qu'elles sont aujourd'hui les terres australes et antarctiques. J'aimerais que cette jeune femme puisse continuer de vous faire découvrir des lieux magiques sans que leur beauté ne soit altérée. Je m'appelle George, je suis un Albatros, et j'ai peur, mais je crois en la vie. Et je sais qu'un jour, mon fils croisera celui de la jeune femme que je vois ce matin, et j'espère que comme moi, il trouvera cela beau.

Je m'appelle George, je suis un Albatros, et j'entame un dernier virage en piqué devant la jeune femme au beau voilier. Elle applaudit. Ses yeux pétillent. Les miens aussi. Je fais un dernier petit passage, en "rase coque", pose à peine mon aile droite sur l'eau, profil tendu, j'amorce le virage d'adieu.

Je m'appelle Juliette. Je suis un être humain. Et j'ai la chance de vivre tous les jours des moments comme celui-là.

6 commentaires:

Maria a dit…

Bravo

Pierre a dit…

Superbe, ton texte, ma chérie. Je t'embrasse très fort,
Papa.

Philippe 1702 a dit…

Ton texte sur l'albatros est superbe Juliette.....qu'il soit lu par un maximum d'humains....A bientôt ...2010..."El fin del Mundo".....souvenir du Groenland 2009..sur Algol...que je ne peux oublier...merci à tous les deux ...
Philippe

Maryse a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Dorothée a dit…

Moi aussi je dis chapeau (normal avec ma mère), sérieusement, j'en avais presque la larme à l'oeil. Merci Juliette.Bises

Monique Bavière a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.